Abidjan, le 23-06-2026 (Afrikmonde.com) Ce que le Gouvernement Ivoirien a proposé hier aux Partis politiques et aux forces sociales comme prochaine architecture institutionnelle pour l’organisation des élections en Côte d’Ivoire est le modèle Sénégalais tel qu’il fonctionne actuellement.
Il y avait déjà dans le discours public officiel beaucoup d’indices montrant que c’est le modelé Sénégalais qui serait proposé.
Il n’y a pas de modèle de commission électorale applicable à tout pays .
L’histoire, la culture, la tradition de chaque pays configurent son modèle électoral. Et le Sénégal a, à bien des égards, de fortes différences avec la Côte d’Ivoire.
Le Gouvernement ivoirien propose 3 institutions pour gérer nos élections, comme au Sénégal:
1-une institution qui va gérer l’ensemble du processus technique électoral . Exemple Sénégalais . Au Sénégal, c’est le Ministère de l’Intérieur, dont les acteurs dans leurs missions électorales bénéficient depuis 1960, de la confiance des populations, des Partis politiques, de la société civile, des autres institutions. Si une telle option est prise en Côte d’Ivoire, il faudra, pour qu’elle soit fonctionnelle, garantir une relative indépendance et crédibilité des fonctionnaires qui assumeront des responsabilités électorales, comme au Sénégal, sinon cela ne marchera pas . Or garantir cette indépendance nécessitera de profondes reformes au sein de certains Ministères pour que la confiance renaisse vis-à-vis de ces fonctionnaires.
Par ailleurs, s’il est choisi de confier ces missions électorales aux Administrateurs territoriaux, il faudra analyser avec la plus grande prudence l’impact que leurs nouvelles missions électorales auront sur leurs importantes autres missions de développement, d’organisation et de sécurité.
Simplifions ce que je veux dire : si les populations ne sont pas contentes de la façon dont un Préfet ou un Sous-Prefet a organisé des élections, ce Préfet ou ce Sous-Prefet risquent de ne plus avoir d’autorité pour gérer la circonscription et pourrait subir la défiance des populations, dans tous les autres cas de gestion publique, pendant 5 ans au moins . Or, notre pays a besoin des Préfets et Sous-Prefets pour l’harmonisation du développement local, des politiques publiques, pour l’encadrement des populations, pour les missions de sécurité, pour l’affirmation de l’autorité de l’Etat sur chaque millimètre carré du territoire ivoirien. Pour ces missions de développement éminemment importantes, les Préfets et Sous-Prefets ne doivent pas être placés dans un cas de risque de perte, même momentané, de crédibilité.
En organisant les élections au premier rang, les Préfets et Sous-Préfets s’exposent à de serieux risques de crédibilité. Enfin, dans la mentalité qui est la nôtre dans ce pays, les nominations et les choix des Préfets et Sous-Prefets, désormais organisateurs d’élections, deviendront un enjeu et une bataille particulière pour certains acteurs politiques, qui voudront choisir quels Préfets et Sous-Prefets ils voudront dans leurs circonscriptions respectives.
Je ne dis pas, par tout ce développement, que l’option de l’implication de l’Administration territoriale dans l’organisation des élections ( compétence qu’ils avaient de 1960 à 1999. et qu’ils exercent a minima de 2000 à 2025) , est une voie perdue . Ce que je dis c’est qu’en tant que pays , si nous prenons des options de réformes, ayons en conscience tous les risques attachés à certaines options de réformes.
2-une institution qui va recenser les votes . Exemple Sénégalais. Au Sénégal, c’est la Cour d’Appel qui dispose de Juges, de Greffiers, de Huissiers très expérimentés, qui font ce travail depuis des décennies et les Sénégalais font relativement confiance à la Justice Sénégalaise . En Côte d’Ivoire à qui sera confié le recensement des votes ? Si on met en place un organe technique électoral qui bénéfice de la confiance des populations, pourquoi aurait-on besoin d’un autre organe pour recenser les résultats des élections ?
3-une institution qui supervisera les opérations électorales. Exemple Sénégalais. Au Sénégal, c’est la Commission Électorale Nationale Autonome dont les membres, qui peuvent être issus de Partis politiques, n’ont qu’un simple rôle de supervision pour s’assurer que le processus électoral se déroule bien , que les Partis ne sont pas lésés . Car, autant nous ne voulons pas d’une Commission Electorale animée par les Partis politiques, autant il est dangereux que les Partis politiques soient totalement absents du processus de l’organisation technique des élections. Après tout, c’est principalement pour les Partis politiques que les élections s’organisent. S’ils ne sont pas à côté pour s’assurer que les choses se passent bien, ils pourrait remettre en cause tout le processus et précipiter le pays à nouveau dans la violence. Donc je crois que, dans la forme, le Gouvernement a pris une bonne option en associant une instance de supervision. J’y souscris entièrement. Cependant, dans la forme, je ne suis pas d’accord ni pour le modèle Sénégalais ( la CENA) ni pour l’institution que veut le Gouvernement Ivoirien.
En fait, sur ce troisième point, il faut un organe léger qui reste proche de la tradition anglo-saxonne de l’implication des Partis politiques et qui s’appelle en Anglais Party Liaision Committee. Ce n’est pas une nouvelle institution. C’est juste un Cadre de Concertation qui peut se réunir une fois par semaine, une fois par mois ou chaque fois que de besoin et qui donne son avis sur le processus electoral. Le risque d’avoir une Commission de supervision à la Sénégalaise, c’est d’avoir une structure budgétivore, qui va à certains moments contester ou empiéter sur les compétences de l’organe central chargé des élections. Soyons un peu moins protocolaire et beaucoup plus light sur l’association des Partis aux élections.
Mais au-delà des 3 optons que le Gouvernement a proposées. Il faut aller encore plus loin. Comme AUBE NOUVELLE l’a souligné dans les propositions de réformes que nous avons soumises au public en Novembre 2025, le Gouvernement ne peut pas prendre le courage d’une telle réforme électorale sans commencer par deux aspects majeurs :
-La révision de la Constitution et de la Loi Électorale
-La revue du Rôle du Conseil constitutionnel.
On a beau faire des réformes électorales, s’il n’y a pas d’accord autour de l’institution qui, au dernier ressort, gère le contentieux électoral, qui confirme qui doit être inscrit sur la liste électorale, qui est Candidat et qui a gagné les élections, nous n’aurons pas progressé.
Il faut donc inclure à la table des matières de ces discussions la révision de la Constitution, de la Loi électorale et l’introduction d’une nouvelle institution judiciaire pour gérer le contentieux électoral, en lieu et place du Conseil Constitutionnel. Nous avions proposé, en Novembre 2025, la Haute Cour Electorale chargée de gérer le contentieux de toutes les élections.
Dans son discours, le Premier Ministre a souligné à au moins 8 reprises la question de la confiance vis-à-vis des institutions et entre acteurs. C’est ce que nous disons toujours et qui suscite la colère des supporters du régime . Si le Premier Ministre le dit aujourd’hui lui-même avec autant d’instance, il faudra que certains supporters et « sous-traitants » soient plus tolérants à notre égard désormais. Si on avait fait courageusement le diagnostic du déficit de confiance vis-à-vis des institutions et de la commission électorale comme nous l’avons toujours souligné, il n’y aurait pas eu autant de morts , de violences , d’emprisonnement, de crise , de contestation depuis 2020. Le Premier Ministre lui-même dit que la confiance n’existe pas . Et vous , vous dites quoi maintenant, après tout ce lourd bilan humain ?
Mais il n’est jamais trop tard pour être d’accord sur les mêmes problèmes…
Enfin, il faut féliciter le Président de la République et son Gouvernement pour avoir pris cette initiative de consulter les forces sociales et politiques.
N’était-ce pas beau de voir, dans la même salle, les Ministres, les acteurs politiques et sociaux en train d’essayer de se parler et de s’écouter ?
N’était-ce pas beau de s’unir autour du souci de préserver notre pays de la violence? Qu’a perdu le Gouvernement à nous recevoir plutôt qu’à nous menacer et à tenter de nous faire taire ? Tout le crédit revient au Gouvernement, tout le mérite lui est dû. Merci .
Nous sommes tous des Ivoiriens, qui aimons notre pays et qui voulons contribuer au développement de la Côte d’Ivoire, même si nous avons des approches différentes. Pourquoi donc utiliser autant d’artifices institutionnels pour réprimer ceux qui disent ce que le Gouvernement ne veut pas entendre ?
Maintenant, il faut souhaiter que les débats soient francs et que ce ne soit pas juste, comme les Anglais le disent un « window dressing », une initiative de façade juste pour valider par un simulacre de consultation des optons déjà définitivement arrêtées. Souhaitons qu’il sorte de ces discussions ce qui sera bien pour la Côte d’Ivoire et non ce qui est bien pour un seul Parti politique.
Excellence Monsieur le Président de la République , merci pour cette initiative. Nous vous exprimons notre reconnaissance et notre soutien pour cette initiative de dialogue social républicain. Je le redis : ce qu’il faut pour compléter votre bilan à la tête de la Côte, c’est de mettre en place un environnement adéquat et des institutions solides pour garantir les libertés et les élections transparentes. Il faut qu’après vous, les enfants de Côte d’Ivoire ne se déchirent pas pour le pouvoir et ne détruisent pas en quelques instants de colère ce que vous aurez bâti en tant d’années. Il n’y a que ces réformes que vous voulez initier qui peuvent le garantir .
Par Vincent Toh Bi Irié
