Il y a des royaumes que l’on gouverne, et il y en a que l’on porte en soi. Avec « Le Serment du Djassa », premier volet d’un cycle romanesque ambitieux, l’auteur ivoirien Yaya Fofana propose une œuvre qui interroge, à travers la fiction, ce que les frontières héritées de la colonisation ont tenté d’effacer, à savoir la continuité d’un monde ouest-africain uni par la parole, le commerce et la foi. Ce roman s’inscrit dans la veine d’une littérature soucieuse de restituer aux peuples leur propre cartographie, celle de la mémoire.
Il existe, dit-on, un royaume qu’aucun atlas n’a jamais su représenter. On l’appelle le Djassa. Il n’a ni capitale officielle, ni poste-frontière, ni drapeau à hisser, et pourtant ceux qui l’habitent le reconnaissent d’instinct, à un pli particulier du vent qui descend de Sikasso vers Bobo-Dioulasso, à une lumière mauve qui s’étire entre Korhogo et la brousse, au goût du sel que les caravaniers se transmettent encore, de la main à la main, contre une parole donnée. Un royaume sans administration, mais pas sans loi, car sa seule constitution est la mémoire de ceux qui le traversent. C’est ce territoire à la fois invisible et intensément réel que l’écrivain ivoirien Yaya Fofana a choisi d’ériger en personnage central de son nouveau roman, Le Royaume sans frontières, Le Serment du Djassa, paru aux éditions Barrow.
Une géographie de la mémoire plutôt que des traités
Le choix du territoire n’est pas anodin. Sikasso, Bobo-Dioulasso et Korhogo sont trois villes que la géopolitique contemporaine répartit entre le Mali, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, mais que l’histoire longue, celle des caravanes, des mariages inter-peuples et des routes commerciales précoloniales, a toujours considérées comme un seul et même espace vivant. Les frontières ont beau se dessiner sur le papier, elles n’ont jamais réussi à se dessiner dans les cœurs. En donnant à cet ensemble le nom de Djassa, Yaya Fofana ne se contente pas d’un artifice romanesque. Il propose une relecture littéraire de la région, où sénoufo, malinké, dioula et peulh apparaissent moins comme des ethnies juxtaposées que comme les fils d’une même trame tissée par les siècles.
Cette démarche s’inscrit dans un courant plus large de la littérature ouest-africaine contemporaine, qui cherche à donner une voix romanesque à ce que les découpages administratifs ont voulu faire taire, soit la persistance de solidarités, de dettes et d’alliances qui ignorent superbement les lignes tracées sur les cartes officielles.
Dakan Traoré et Sy Savane, gardiens malgré eux d’un équilibre fragile
Au centre du récit, Dakan Traoré incarne cette mémoire en mouvement. Fils de commerçant et de cultivateur, il a construit son existence entre les marchés, les champs et les villages que les frontières prétendent séparer, en homme des routes façonné autant par le commerce que par les récits transmis de génération en génération. À ses côtés, son épouse Sy Savane, peulhe et musulmane fervente, apporte au récit une dimension spirituelle forte. Sa prière, répétée chaque aube, est décrite comme un geste qui replace le monde dans son axe. Elle ne porte pas d’arme, mais elle tient debout ce que les hommes, parfois, laissent vaciller.
Le romancier construit ainsi un couple aux fonctions complémentaires, l’un ancré dans le mouvement et l’échange, l’autre dans la stabilité et le recueillement, deux piliers que la tradition ouest-africaine associe traditionnellement à l’harmonie communautaire.
Une crise à quatre visages
L’intrigue bascule lorsque plusieurs fautes anciennes, longtemps contenues, se réveillent simultanément. Une terre sacrée est cédée sans l’aval du conseil des sages, une route pastorale est brutalement fermée, menace directe pour les éleveurs peulhs dont la survie dépend de la mobilité, une dette commerciale demeure impayée, un mariage se brise, un pacte se trouve trahi. Rien ne s’effondre en un jour, mais tout finit par se payer le même jour. Cinq blessures touchent ainsi cinq régions du corps social à la fois, le sacré, l’économie, la circulation, la famille et la parole donnée. C’est dans cette convergence des crises que Dakan et Sy Savane se retrouvent, sans l’avoir cherché, propulsés au rôle de médiateurs d’une réconciliation que la communauté entière semble attendre.
Cette structure narrative, où une faute privée finit par ébranler l’ensemble d’un territoire, rappelle la fonction ancestrale du conte moralisateur ouest-africain, pour qui la faute individuelle n’est jamais isolée et irrigue toujours le tissu collectif tout entier.
Ce que les cartes ne disent pas
Le projet littéraire de Yaya Fofana se donne pour ambition, selon les mots mêmes de l’ouvrage, de raconter ce que les cartes ne peuvent pas contenir, à savoir les liens du sang, les alliances de mariage, la confiance donnée, les dettes morales, les terres sacrées, les routes pastorales, et les spiritualités qui continuent, envers et contre les frontières, de faire battre le cœur des peuples ouest-africains. La parole donnée y est érigée en véritable institution, parfois plus contraignante que n’importe quel contrat écrit. Un serment ne se signe pas, il se tient, et c’est peut-être la seule frontière que ce roman refuse jamais de franchir.
Un premier volet, une promesse de cycle
Originaire de Côte d’Ivoire, Yaya Fofana puise son écriture dans les mémoires de l’Afrique de l’Ouest et dans les réalités contemporaines des populations qui vivent aujourd’hui entre frontières, marchés et héritages. Le sous-titre choisi, Le Serment du Djassa, ne semble pas anodin. Il laisse entrevoir, au-delà de ce premier roman, les contours d’une œuvre appelée à se prolonger, une saga en devenir dont ce volume pourrait n’être que la fondation.
Car le Djassa, en définitive, n’a jamais eu besoin de murs pour exister. Il lui suffit d’un vent, d’un sel, d’une parole tenue, et de quelqu’un pour s’en souvenir. Yaya Fofana vient de le prouver, une page après l’autre.
