LA RÉPUBLIQUE N’A PAS D’HÉRITIER, ELLE A DES SERVITEURS

Une République commence à se fragiliser le jour où l’on se demande davantage qui héritera du pouvoir que comment les institutions survivront à ceux qui l’exercent.

À l’approche de chaque transition, les mêmes interrogations reviennent. Qui viendra après ? Qui sera choisi ? Qui est le mieux placé ? Qui contrôle l’appareil, les réseaux, le parti ou l’État ? À force de scruter les hommes, on finit parfois par oublier l’essentiel.

Le pouvoir n’est pas un héritage. La République n’est pas un patrimoine. L’État n’appartient jamais à ceux qui le dirigent.

Dans une démocratie véritable, aucun homme ne devrait être indispensable et aucun nom ne devrait constituer un titre de propriété sur l’avenir. Les dirigeants, les ambitions et les majorités passent. Ce qui doit demeurer, c’est la solidité des institutions et la confiance des citoyens dans les règles communes.

La vraie question n’est donc pas seulement « qui viendra après ? », mais « que restera-t-il après nous ? » Car la grandeur d’une génération politique ne se mesure pas uniquement au pouvoir qu’elle exerce, mais à sa capacité à préparer une République capable de continuer sans elle.

Une République mature ne prépare pas un héritier. Elle prépare les conditions de la transmission. Transmettre la République, ce n’est pas transmettre un fauteuil. C’est laisser une Constitution respectée, des institutions crédibles, une administration au service de tous, une justice pleinement investie de ses missions et une démocratie vivante.

Construire des routes est nécessaire. Bâtir des écoles est indispensable. Moderniser l’économie et assurer la sécurité sont des responsabilités essentielles. Mais toutes ces réalisations ont besoin d’un socle qui leur survive, des institutions suffisamment solides pour que les ambitions individuelles restent soumises aux règles collectives et que le changement des dirigeants ne devienne jamais une rupture de l’État.

Dans une République, personne ne naît héritier du pouvoir. Mais personne ne devrait davantage être exclu en raison de son nom, de son origine, de sa famille ou de son parcours. La règle doit être identique pour tous. La légitimité se construit devant les citoyens, dans le respect des institutions et des règles démocratiques.

Les partis politiques portent à cet égard une responsabilité considérable. Un grand parti ne redoute ni les ambitions ni le débat. Il leur donne des règles. Car une démocratie nationale solide suppose aussi des partis capables d’organiser leur propre renouvellement.

Nous devons sortir d’une conception de la politique où la fidélité aux personnes finirait par l’emporter sur la fidélité aux principes. On peut respecter un dirigeant sans renoncer à penser, appartenir à une famille politique sans abandonner sa liberté de jugement, être loyal sans être silencieux. La loyauté consiste parfois à dire ce qui doit être entendu avant qu’il ne soit trop tard.

C’est dans cet esprit que je défends une troisième voie républicaine. Elle n’est dirigée contre personne et ne repose sur le rejet d’aucune génération. Elle refuse aussi bien la rupture systématique que l’immobilisme.

La troisième voie n’est pas une position entre deux camps. Elle est une exigence au-dessus des camps, celle de placer la République avant les appareils et l’avenir national avant les destins individuels.

Elle repose sur une méthode simple et exigeante, préserver ce qui fonctionne, réformer ce qui doit l’être et préparer ce qui vient.

L’alternance ne devrait pas être vécue comme une catastrophe, mais comme une respiration normale des institutions. Un pays stable n’est pas celui où rien ne change. C’est celui où le changement peut intervenir sans que l’État vacille ni que la Nation se fracture.

Cette stabilité suppose de préparer les générations nouvelles. La jeunesse ne doit pas attendre le départ des anciens pour avoir le droit de servir. Elle doit apprendre, participer et exercer progressivement des responsabilités. La transmission n’est pas l’effacement d’une génération par une autre. Elle est leur rencontre, le passage de l’expérience vers de nouvelles compétences, de nouvelles aspirations et de nouvelles responsabilités.

Il existe des dirigeants auxquels l’Histoire confie une responsabilité particulière. Ceux qui ont traversé les crises, restauré l’autorité de l’État, transformé leur pays et marqué leur époque ne sont plus seulement jugés sur ce qu’ils ont construit. Ils le sont aussi sur ce qu’ils auront rendu possible après eux.

C’est peut-être là que s’accomplit l’une des plus grandes œuvres du bâtisseur.

Construire demande de la force. Gouverner exige de l’autorité. Rassembler suppose de la patience. Transmettre exige d’accepter que l’œuvre devienne plus grande que son auteur.

L’Histoire peut alors offrir à un dirigeant une distinction plus durable que celle d’avoir marqué son époque, celle d’avoir permis à l’époque suivante d’exister librement.

Il ne s’agit pas de choisir à la place de la Nation, mais de lui laisser des institutions suffisamment fortes pour qu’elle puisse choisir sereinement. Il ne s’agit pas d’organiser l’avenir autour d’un héritier, mais de préparer plusieurs générations capables de servir et de laisser aux citoyens la liberté du choix.

Car la meilleure protection d’un héritage politique consiste à le confier aux institutions plutôt qu’aux personnes. Ce qu’un homme transmet à un autre peut disparaître avec les hommes. Ce qu’il inscrit dans les institutions peut traverser les générations.

Un Président peut promouvoir des compétences, former des responsables et préparer une relève. Mais dans une République, le dernier mot appartient aux règles et, lorsque vient le temps du choix, aux citoyens. C’est ainsi qu’une œuvre politique cesse d’appartenir seulement à son auteur pour entrer dans le patrimoine commun.

Notre pays sait, par son histoire, ce que peuvent coûter les incertitudes de la transmission. L’Histoire doit ici devenir une leçon, non une condamnation à recommencer.

La véritable stabilité ne consiste pas à rendre un dirigeant indispensable. Elle consiste à rendre les institutions incontournables.

Viendra toujours le jour où un Président quittera son palais, où un ministre cédera son bureau, où un chef de parti transmettra ses responsabilités. C’est la loi du temps et de la démocratie. Aucun pouvoir ne peut suspendre indéfiniment le mouvement des générations.

Ce jour-là, l’Histoire posera une question plus redoutable que celle du temps passé au pouvoir.

Qu’avons-nous laissé debout après notre passage ?

Des institutions ou des dépendances ? Une Nation rassemblée ou des camps irréconciliables ? Des citoyens confiants dans les règles communes ou un peuple suspendu au destin des hommes ? Une génération prête à prendre le relais ou une République condamnée à recommencer ses incertitudes ?

C’est à cette mesure que l’Histoire juge finalement les générations politiques.

Le véritable homme d’État n’est pas celui qui organise l’État autour de lui. C’est celui qui construit un État capable de continuer sans lui.

La grandeur ultime d’un dirigeant n’est donc peut-être pas de savoir qui viendra après lui, mais de rendre cette question moins importante que la solidité de la République qu’il laissera derrière lui.

Voilà le rendez-vous.

Non pas la victoire d’un homme sur un autre. Non pas la revanche d’un camp sur un autre. Non pas la transmission silencieuse du pouvoir d’une main à une autre.

Mais une Côte d’Ivoire suffisamment confiante dans ses institutions pour voir partir sereinement ceux qui l’ont dirigée et accueillir ceux que les citoyens auront choisis pour poursuivre son histoire.

Alors nous aurons accompli quelque chose de plus grand que conquérir ou conserver le pouvoir.

Nous aurons transmis la République.

Car aucune génération n’est propriétaire de la Côte d’Ivoire. Nous n’en sommes que les dépositaires pour un temps.

À ceux qui nous ont précédés, nous devons la mémoire. À ceux qui vivent aujourd’hui, nous devons la responsabilité. À ceux qui viendront après nous, nous devons une République.

Et lorsque nos noms auront quitté les fonctions, que nos portraits auront disparu des bureaux et que nos discours seront devenus des archives, une seule chose comptera. Avoir laissé un État plus fort que nos ambitions, une Nation plus grande que nos appartenances et une République plus durable que nos destins.

Les hommes passent. Les générations se succèdent. Mais lorsqu’un dirigeant peut partir en sachant que son œuvre n’a plus besoin de sa présence pour survivre, il ne quitte pas l’Histoire. Il y entre autrement.

Fait à Abidjan, le 24 septembre 2026

Yaya Fofana
Président du Mouvement des Forces d’Avenir (MFA)