En Inde, le bras de fer se poursuit entre le mouvement de contestation mené par une partie de la jeunesse et le gouvernement qui, pour la première fois depuis plusieurs mois, se dit prêt à l’entendre. Trois jours après une manifestation sévèrement réprimée, des milliers de protestataires continuent d’occuper l’esplanade de Jantar Mantar, au cœur de New Delhi. Leur motivation et leur revendication restent intactes : ils exigent la démission du ministre de l’Éducation.
Tout a commencé à la mi-mai lorsqu’un juge de la Cour suprême indienne a comparé de jeunes chômeurs, jugés trop passifs et dépendants de l’État, à des « cafards » et à des « parasites ». Très vite, ces propos méprisants sont détournés par des étudiants qui lancent le « Parti du peuple des cafards », dont l’acronyme, CJP, ressemble volontairement à celui du BJP, le parti au pouvoir de Narendra Modi.
À l’origine de cette initiative, un jeune diplômé, Abhijeet Dipke, qui crée un site internet transformant l’insulte en symbole de résilience, avec un slogan : « La voix des paresseux et des chômeurs ». En quelques semaines, le compte Instagram du mouvement attire près de 25 millions d’abonnés. « J’ai été surpris par un tel engouement. En 4 jours à peine, nous avons dépassé les 10 millions de followers sur Instagram », confie son fondateur.
Un mouvement qui grossit
Le récent scandale des fraudes au concours d’entrée en médecine contribue ensuite à faire monter en puissance la mobilisation, devenue un exutoire pour une génération sous pression qui peine à trouver un emploi. Sahil quitte les États-Unis pour mettre ses compétences d’informaticien et son réseau au service du mouvement : « J’étais présent à la première manifestation le 6 juin. J’ai demandé à mes amis de venir avec d’autres amis. Il faut amplifier ce mouvement. »
Pour durer, chacun apporte son savoir-faire. Certains gèrent la communication, d’autres les repas, les dons et le campement. Aditya, logisticien, coordonne les bénévoles. « C’est une solidarité mécanique. Je suis venu aujourd’hui et j’ai posé un jour de congé pour demain. »
Le mouvement rallie aussi des organisations étudiantes. Mehina, venue du Kerala, représente la Students’ Federation of India. « Nous sommes venus les soutenir. Nous menons les mêmes combats dans tout le pays. Il faut replacer cette mobilisation dans un enjeu plus large. »
La dispersion violente, mardi 21 juillet, d’un rassemblement auquel participait le chef de l’opposition Rahul Gandhi n’a fait qu’amplifier le mouvement, qui s’étend désormais à plusieurs régions du pays.
Le Premier ministre sorti de son silence
Les manifestants, eux, assurent qu’ils ne quitteront pas l’esplanade de Jantar Mantar tant que le ministre de l’Éducation n’aura pas démissionné. Ce jeudi 23 juillet, le centre de New Delhi reste placé sous très haute surveillance, rapporte notre correspondant sur place, Abdoollah Earally.
Pour la première fois depuis le début de la contestation, le Premier ministre Narendra Modi est sorti de son silence. Dans un message publié sur le réseau social X, il affirme que « la protection de l’avenir des jeunes est la priorité absolue » et annonce la création de tribunaux d’exception chargés de punir rapidement les auteurs des fuites aux examens nationaux.
En revanche, sur le point jugé non négociable par le mouvement, le limogeage du ministre de l’Éducation, Narendra Modi garde le silence. Le fondateur du « parti des cafards », Abhijit Typekit, a réagi sur X en publiant une photo du ministre accompagnée de la légende « My name is nothing ». Un détournement satirique, dans l’esprit du mouvement, destiné à dénoncer un ministre qu’il considère comme intouchable et invisible pour le pouvoir.
Dispositif de sécurité
Sur le terrain, les autorités ont maintenu un important dispositif de sécurité. Les stations de métro desservant le centre de New Delhi sont de nouveau fermées et Internet est totalement coupé dans le périmètre de Jantar Mantar. La police et la Force d’action rapide, une unité d’élite antiémeute, sont déployées en nombre tandis que la foule continue de grossir.
La tension est montée d’un cran avec les heurts survenus près du Park Hotel, sur la route menant au Parlement indien. Plusieurs policiers ont été blessés. Les autorités évoquent la présence d’« éléments antisociaux » qui auraient infiltré le mouvement des « cafards ».
L’impact national de la contestation se confirme également. Des rassemblements et des affrontements sont signalés à Bombay, Calcutta, Bangalore et Patna. Face à l’extension du mouvement, plusieurs gouvernements régionaux ont déployé en urgence leurs propres unités antiémeutes.
Source : Rfi
