Le 7 décembre 1993, à Yamoussoukro, disparaissait Félix Houphouët-Boigny. Après trente-trois années de présidence, la Côte d’Ivoire devait apprendre une vérité que toutes les Nations finissent un jour par rencontrer. Les hommes qui incarnent l’État passent. La République, elle, doit continuer.
Pour les Ivoiriens, ce moment dépassait la disparition d’un Président. Une génération entière avait grandi avec un même Chef de l’État, dans un pays dont la stabilité avait longtemps constitué l’un des repères en Afrique de l’Ouest. La Constitution apportait une réponse à la vacance du pouvoir. Mais l’Histoire allait poser une question plus profonde. Comment un pays assure-t-il sa continuité lorsqu’une même personnalité a occupé aussi longtemps le centre de sa vie politique ?
Les années suivantes furent traversées par des rivalités politiques, des controverses autour de la nationalité et des conditions d’éligibilité, le coup d’État de décembre 1999, la crise politico-militaire ouverte en septembre 2002, la division de fait du territoire puis la crise postélectorale de 2010-2011. Ces épisodes ont leurs contextes, leurs acteurs et leurs responsabilités propres. Il serait réducteur de tracer entre eux une causalité unique. Mais notre pays ne peut traverser de telles épreuves sans en tirer une leçon pour l’avenir.
Cette leçon tient en une interrogation simple. Comment faire en sorte que jamais plus le changement d’un homme à la tête de l’État ne devienne une inquiétude pour le destin de toute la Côte d’Ivoire ?
La réponse concerne nos règles communes, nos partis politiques, l’ouverture des responsabilités, les conditions de la compétition électorale et la continuité de l’administration. Elle suppose surtout d’accepter que l’État appartienne toujours à la Nation, jamais à ceux qui l’exercent momentanément. Une République solide doit pouvoir changer de dirigeants sans paralyser l’administration, inquiéter les citoyens ou remettre en cause la continuité de l’État.
La véritable force d’un État commence lorsque son avenir ne dépend plus du destin d’un seul homme.
LES HOMMES PASSENT, L’ÉTAT DEMEURE
En Côte d’Ivoire, notre débat politique reste souvent traversé par les mêmes interrogations. Qui viendra après qui ? Qui sera le dauphin ? Qui sera l’héritier ? Ces questions peuvent exister dans les états-majors politiques. Elles ne peuvent devenir l’horizon de la Nation.
Notre pays est plus vaste que ses partis, plus durable que ses majorités et plus important que les ambitions de ceux qui aspirent à le gouverner. De Yamoussoukro à Abidjan, de Korhogo à San Pedro, de Man à Bondoukou, de Daloa à Bouaké, les citoyens doivent pouvoir regarder une échéance politique sans se demander si leur avenir, leur sécurité ou leur place dans la Nation dépendront du camp qui l’emportera. Voilà aussi ce que signifie faire Nation.
Dans une démocratie, l’avenir ne devrait pas s’organiser autour d’un nom, mais autour de règles suffisamment solides pour s’appliquer à tous. Cela signifie un État respecté, une administration au service de tous quelles que soient les majorités, des règles électorales connues et des partis capables d’organiser démocratiquement leur vie interne.
Au-dessus de tout demeure un principe fondamental. La souveraineté appartient au peuple. Elle ne se transmet donc pas d’un homme à un autre. Elle appartient aux Ivoiriens et doit s’exercer dans le cadre de la République.
CE QUE 1993 PEUT NOUS ENSEIGNER
Regarder 1993 ne signifie ni rechercher un coupable ni faire de cette seule année l’origine des crises ultérieures. Il s’agit de regarder avec lucidité un moment charnière de notre histoire nationale. La Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny avait fait de la paix une référence politique et du dialogue un principe constamment invoqué dans la conduite des affaires publiques. Sa disparition ouvrait nécessairement une période nouvelle.
La Constitution organisait la continuité de l’État. Mais les années suivantes allaient montrer qu’un texte juridique, aussi indispensable soit-il, ne suffit pas à lui seul à construire durablement la confiance politique. Encore faut-il que les règles soient stables, que chacun puisse s’y reconnaître et que la compétition pour le pouvoir puisse s’achever sans que la Nation en sorte profondément divisée.
Une Constitution peut régler la vacance du pouvoir. Seule une culture républicaine permet aux changements politiques de devenir des moments ordinaires de la démocratie.
TIRER LES LEÇONS SANS ROUVRIR LES BLESSURES
Le 24 décembre 1999, la Côte d’Ivoire connut son premier coup d’État militaire depuis l’indépendance. En septembre 2002, une nouvelle crise ouvrit plusieurs années de division de fait du territoire. Des familles furent séparées, des administrations désorganisées et la confiance nationale profondément éprouvée. Puis vint la crise postélectorale de 2010-2011.
Notre pays connaît donc le prix des fractures politiques. Il sait ce que signifie voir une compétition pour le pouvoir déborder du cadre politique pour atteindre la vie quotidienne des populations. Il sait aussi combien il est difficile de reconstruire la confiance une fois qu’elle a été brisée. Notre responsabilité n’est pas de rouvrir ces blessures, mais d’empêcher qu’elles deviennent l’héritage des générations futures.
Les désaccords sur une candidature doivent pouvoir être réglés par le droit et les contestations électorales trouver une réponse dans le cadre républicain. Gagner une élection ne doit pas conduire à considérer l’État comme la propriété d’un camp. Perdre une élection ne doit jamais signifier être exclu de la communauté nationale.
La démocratie commence véritablement lorsque la victoire des uns n’est plus vécue comme la disparition des autres. Une démocratie devient adulte lorsque l’alternance cesse d’être une menace et devient simplement une possibilité de la République.
Pour la Côte d’Ivoire, cette exigence n’est pas théorique. Elle est le produit de notre propre histoire.
OUVRIR LE CHOIX
L’enjeu n’est pas de choisir aujourd’hui celui qui devra gouverner demain. Il est de permettre à plusieurs compétences d’émerger et de se confronter démocratiquement. Cela suppose que nos partis deviennent davantage des écoles de démocratie, qu’ils organisent la compétition interne, acceptent la contradiction sans la confondre avec la trahison et puissent changer de dirigeants sans se fracturer.
Cela suppose également d’ouvrir les responsabilités aux femmes, aux jeunes générations et aux compétences venues de l’administration, du secteur privé, de nos régions, de nos universités et de la société civile. La Côte d’Ivoire ne manque ni de talents ni de compétences. Elle doit créer les conditions leur permettant de servir la Nation au-delà des appartenances, des générations et des fidélités politiques.
Il ne s’agit pas de fabriquer un dauphin. Il s’agit d’ouvrir le choix. Aucun parti, aucun dirigeant, aucune génération ne devrait pouvoir décider seul de l’avenir politique de la Nation.
Voilà pourquoi la question laissée par un dirigeant à l’Histoire ne devrait pas seulement être « Qui viendra après moi ? », mais « Quelle Côte d’Ivoire laisserai-je après moi ? » Non pas le destin d’un homme, mais celui du pays.
La maturité d’une République se mesure aussi à sa capacité à changer de dirigeants sans changer de destin.
LES INFRASTRUCTURES DE LA DÉMOCRATIE
Depuis plusieurs années, la Côte d’Ivoire construit. Routes, ponts, échangeurs, universités, hôpitaux et équipements publics transforment progressivement le visage du pays. Ces réalisations comptent. Mais une Nation ne repose pas seulement sur les ouvrages que l’on peut voir et inaugurer.
Nous savons construire les infrastructures du développement. Nous devons consolider avec la même ambition les infrastructures de la démocratie.
Une administration qui continue de servir lorsque les majorités changent. Une justice dont l’autorité ne dépend pas du calendrier politique. Des élections qui inspirent confiance. Des règles qui s’appliquent à tous. Des partis capables de vivre leurs débats sans se fracturer. Des citoyens qui n’ont pas à craindre une échéance électorale.
Ces constructions ne se photographient pas toujours et ne s’inaugurent pas avec un ruban. Pourtant, elles sont essentielles à la stabilité du pays. Car un pont rapproche deux rives. Une République solide doit rapprocher durablement les Ivoiriens.
L’EXPÉRIENCE SANS LA TUTELLE
La culture ivoirienne accorde une place importante à l’expérience, à la parole des anciens et à la transmission. Quitter les responsabilités ne signifie donc pas cesser de servir. Un ancien Président, un ancien ministre, un ancien parlementaire, un diplomate ou un haut fonctionnaire peut continuer à conseiller, transmettre son expérience et contribuer à la vie nationale.
Mais le respect des anciens ne doit pas empêcher l’autonomie de ceux auxquels les responsabilités sont confiées. Il existe une frontière essentielle entre éclairer une décision et décider à la place des autres.
Les anciens éclairent. Ceux qui gouvernent assument. L’État garantit. Et le peuple choisit.
L’expérience doit être une ressource pour la Côte d’Ivoire, jamais un pouvoir parallèle. Servir l’État, c’est aussi accepter qu’il continue sans nous.
CE QUE L’HISTOIRE RETIENDRA
De Félix Houphouët-Boigny à aujourd’hui, plusieurs générations d’Ivoiriens ont connu le parti unique, le retour au multipartisme, le coup d’État, la rébellion, la division du territoire, la crise postélectorale, puis le retour progressif à la stabilité. Cette histoire doit désormais nous servir, non pour désigner éternellement des coupables ou transmettre les rancœurs, mais pour construire une République dans laquelle aucune échéance électorale ne puisse à nouveau mettre en danger la paix nationale.
Notre génération ne sera pas seulement jugée sur ses routes, ses ponts, ses écoles ou ses performances économiques. Elle le sera aussi sur la qualité de la République qu’elle aura laissée et sur sa capacité à permettre aux Ivoiriens de continuer à vivre ensemble quelles que soient leurs opinions politiques.
Notre ambition collective doit être que l’on puisse être du Nord ou du Sud, de l’Est ou de l’Ouest, du Centre ou du littoral, appartenir à la majorité ou à l’opposition, sans jamais avoir à choisir entre son camp et sa Nation.
Les hommes passent. Les générations se succèdent. Les majorités changent. Mais la Côte d’Ivoire doit demeurer.
Et lorsque viendra le temps de passer le témoin, une question devra compter davantage que toutes les autres.
La Côte d’Ivoire est-elle plus unie et la République plus forte après nous qu’avant nous ?
Car la grandeur d’un homme d’État ne se mesure pas seulement à la place qu’il occupe dans l’Histoire, mais aussi à la liberté qu’il laisse à son pays d’écrire la suite.
Transmettre la République, pas le pouvoir.
Fait à Abidjan, le 20 septembre 2026
Yaya Fofana
Président du Mouvement des Forces d’Avenir (MFA)
