« Abidjan, l’émergence au bulldozer ou la dignité en sursis »

« Abidjan, l’émergence au bulldozer ou la dignité en sursis »

Le contrat social ivoirien se joue aujourd’hui à ciel ouvert, dans les ruelles poussiéreuses des quartiers déguerpis, sur les gravats des maisons abattues et dans les marchés improvisés où l’on tente de reconstruire une vie en quelques jours. À Abidjan, capitale économique et vitrine de notre ambition nationale, la question n’est plus seulement de savoir si nous allons vers l’émergence, mais de déterminer qui participe à ce voyage, à quel prix et au nom de quelle justice.

Depuis plusieurs mois, la métropole se transforme à grande vitesse. Des habitations sont détruites, des emprises sont libérées et de nouveaux projets urbains redessinent progressivement le visage de la ville. Routes, échangeurs, ponts, espaces verts et infrastructures modernes témoignent d’une volonté assumée de faire d’Abidjan une grande métropole africaine.

Mais derrière chaque mur qui tombe, il y a souvent une histoire qui vacille. Derrière les gravats se trouvent des familles, des enfants, des commerçants, des travailleurs et des retraités dont l’existence se retrouve brutalement bouleversée. Il y a parfois le cahier d’un enfant enseveli sous les décombres, le petit commerce d’une mère réduit à néant ou les économies d’une vie dispersées en quelques heures.

Les statistiques ne pleurent pas, mais les familles, elles, pleurent.

C’est pourquoi la question des déguerpissements dépasse largement l’urbanisme. Elle touche au cœur même du contrat social ivoirien. Une nation ne se juge pas seulement à la qualité de ses infrastructures ou à ses performances économiques. Elle se juge aussi à la manière dont elle traite les plus vulnérables lorsque le progrès frappe à leur porte.

La Côte d’Ivoire a choisi la voie de l’émergence. Ce choix est légitime. Il est même nécessaire. Aucun pays ne peut se développer sans infrastructures modernes, sans organisation urbaine et sans planification rigoureuse de son territoire. Mais l’émergence ne saurait être réduite à des ouvrages de béton, à des indicateurs macroéconomiques ou à des images de modernité.

Une émergence qui écrase les plus faibles cesse d’être un progrès pour devenir une régression morale.

Les opérations de déguerpissement menées ces dernières années ont parfois donné le sentiment que l’urgence de construire prenait le pas sur l’exigence d’accompagner. Lorsque des familles installées depuis parfois vingt ans reçoivent un délai extrêmement court pour quitter leur lieu de vie, une question fondamentale se pose : quel est le visage humain de notre développement ?

Ce qui se joue aujourd’hui à Abidjan dépasse largement les limites de la capitale. C’est la manière dont la Côte d’Ivoire entend concilier croissance économique, cohésion sociale et dignité humaine qui est désormais en débat.

Les grandes nations ne sont pas celles qui construisent le plus vite. Ce sont celles qui savent bâtir sans abandonner leurs citoyens au bord du chemin.

Oui, il faut réorganiser l’espace urbain. Oui, il faut prévenir les inondations et mettre fin aux occupations dangereuses. Oui, il faut protéger les populations contre les risques liés à l’urbanisation anarchique.

Mais aucun citoyen ne doit avoir le sentiment d’être un étranger dans son propre pays.

La véritable modernité d’un État ne se mesure pas à sa capacité à détruire des habitations irrégulières. Elle se mesure à sa capacité à accompagner les transitions qu’il impose. La question n’est donc pas de savoir s’il faut déguerpir, mais comment le faire, dans quelles conditions et avec quelles alternatives.

Trois exigences devraient guider toute politique de réorganisation urbaine.

La première est la prévisibilité. Les populations concernées doivent être informées longtemps à l’avance. Les décisions publiques doivent être expliquées, documentées et partagées. On ne gère pas des vies humaines comme on déplace des clôtures.

La deuxième est la participation. Les habitants ne sont pas de simples administrés ; ils sont des citoyens. Ils doivent être associés aux décisions qui affectent directement leur avenir. Une démocratie ne se limite pas au vote. Elle implique également l’écoute et le dialogue.

La troisième est la protection. Chaque déguerpissement devrait être accompagné d’un dispositif minimal de relogement, d’assistance sociale et de soutien aux activités économiques détruites. Une maison peut être reconstruite. Une confiance brisée est beaucoup plus difficile à réparer.

Au-delà de ces principes, il devient nécessaire de mettre en place des mécanismes durables.

La création d’un Fonds national de reconversion urbaine permettrait d’assurer le financement de solutions de relogement temporaires ou permanentes pour les familles concernées.

L’organisation systématique de conférences citoyennes avant les grandes opérations d’aménagement favoriserait la concertation et réduirait les tensions.

L’adoption d’une Charte ivoirienne des droits des habitants en milieu urbain offrirait enfin un cadre de référence garantissant l’information préalable, l’accompagnement social et le respect de la dignité humaine.

Ces mesures ne ralentiraient pas le développement. Elles lui donneraient une légitimité plus forte.

L’émergence que nous appelons de nos vœux ne doit pas être un voyage réservé à quelques-uns. Elle doit être une ascension collective.

Si les routes modernes, les échangeurs et les ponts ne servent qu’à embellir le décor d’une minorité, alors nous aurons manqué l’essentiel.

L’émergence, c’est l’élévation simultanée des infrastructures et des conditions de vie. C’est la rencontre entre la croissance économique et la justice sociale. C’est l’alliance entre la modernité et l’humanité.

Une émergence sans justice n’est qu’une vitrine, et une vitrine sans peuple finit toujours par se briser.

À Abidjan aujourd’hui, le débat n’oppose pas les partisans du progrès à ses adversaires. Il oppose deux conceptions du développement.

La première considère que l’ordre urbain justifie tous les sacrifices.

La seconde estime que l’ordre et la justice doivent avancer ensemble.

Je fais résolument le choix de la seconde.

Car l’ordre sans justice devient oppression, tandis que la justice sans ordre devient chaos.

Le véritable défi consiste à maintenir l’équilibre entre ces deux exigences.

Le contrat social ivoirien doit désormais reposer sur trois piliers fondamentaux : la dignité, la solidarité et la confiance.

La dignité d’abord. Aucun projet, aussi ambitieux soit-il, ne peut justifier l’humiliation de citoyens ou l’abandon de familles sans accompagnement.

La solidarité ensuite. Abidjan ne peut prospérer durablement si le reste du territoire demeure privé des mêmes opportunités. Le développement doit être mieux réparti afin que les populations ne soient pas contraintes de converger massivement vers la capitale.

La confiance enfin. Elle constitue la ressource la plus précieuse d’une nation. Elle ne se décrète pas. Elle se construit par la transparence, la cohérence et le respect de la parole publique.

Les enfants qui observent aujourd’hui ces scènes apprendront demain ce qu’est l’État à travers ce qu’ils auront vu de sa justice ou de son indifférence.

Le bulldozer peut déplacer des murs, il ne doit jamais écraser l’espérance.

Face à cette réalité, je plaide pour un sursaut collectif. Il ne s’agit pas d’opposer l’État aux populations ni le développement à la justice sociale. Il s’agit de réconcilier ces deux impératifs.

La force d’une nation ne se mesure pas à la dureté de ses décisions, mais à sa capacité à entendre la douleur de ceux qui vivent leurs conséquences.

Nous pouvons bâtir des ponts sur la lagune. Nous devons aussi bâtir des ponts entre l’État et son peuple.

Car une nation ne s’effondre pas lorsque ses maisons tombent. Elle s’affaiblit lorsque la confiance disparaît.

Au lendemain de l’indépendance, nos aînés ont uni des peuples, des régions et des espérances pour bâtir une nation. À notre génération de démontrer que cette nation sait encore protéger chacun de ses enfants.

Si nous relevons ce défi, la Côte d’Ivoire ne sera pas seulement admirée pour ses infrastructures. Elle sera respectée pour sa capacité à faire progresser ensemble le développement et la dignité humaine.

L’histoire retiendra alors que nous n’avons pas choisi entre le progrès et l’humain, mais que nous avons eu l’ambition de les faire avancer côte à côte.

Fait à Abidjan, le 17 juin 2026

Yaya Fofana
Président du Mouvement des Forces d’Avenir (MFA)