L’écrivaine canadienne Anne Carson remporte le Prix Nobel de littérature

Quand elle a appris ce midi la bonne nouvelle, Anne Carson était en Islande, « listening to the wind », « écouter le vent ». À 76 ans, l’écrivaine canadienne, grande spécialiste de la poésie grecque, mais qui n’a pas peur de l’humour, a remporté ce jeudi 8 octobre le prix Nobel de littérature. L’Académie suédoise a loué la capacité de son œuvre « à faire dialogue l’Antiquité avec le monde contemporain ».

Reconnue comme l’une des voix les plus singulières de la littérature, Anne Carson était sur la liste des « nobelisables », mais restait relativement confidentielle auprès du grand public. Célébrée depuis longtemps comme une figure majeure de la poésie anglophone, elle avait la réputation d’écrivaine pour écrivains. En plus, comme le jury du prix Nobel donne très rarement raison aux pronostics, aujourd’hui, sa joie devrait être à la hauteur de sa surprise.

Même avant cette reconnaissance mondiale, Anne Carson avait remporté de nombreux prix littéraires, du très prestigieux MacArthur Fellowship américain en 2000 ou en devenant la première femme à recevoir le T.S. Eliot Prize en 2001, jusqu’au PEN/Nabokov Prize en 2021 ou le prix espagnol Princesse des Asturies de littérature, en 2022. Dans son discours, le comité du prix Nobel a rendu hommage à « son œuvre audacieuse et inventive qui, dans un dialogue ludique avec la tradition classique, a donné naissance à de nouvelles formes pour la littérature contemporaine ».

Le coup de cœur pour l’Antiquité

Dans la vingtaine d’ouvrages publiés, Anne Carson séduit surtout par sa langue, considérée comme elliptique, fragmentaire, érudite. Son œuvre oscille entre roman et poésie. Chez l’écrivaine, la littérature et la philologie se retrouvent souvent en fusion heureuse. Selon la légende, un professeur de latin lui aurait transmis au lycée la passion pour la littérature grecque. Un coup de cœur qui a continué avec des études de lettres classiques à l’Université de Toronto et culminé avec une thèse de doctorat sur Sappho, célèbre poétesse grecque du VIIe et VIe siècle av. J.-C. Cette capacité d’identification avec l’Antiquité sera la grande force d’Anne Carson. Les critiques littéraires admirent souvent qu’elle peut démarrer une histoire avec une tragédie de Sophocle pour faire traverser ensuite son récit par l’apparition d’une Marilyn Monroe, d’un avion ou d’une photographie. Sans hésitation, elle fait cohabiter une phrase savante avec une phrase issue de la vie quotidienne. Carson a elle-même traduit les œuvres de Sappho qui n’ont survécu que sous forme de fragments. Mais au lieu de vouloir « coller » les morceaux, elle a entrepris d’utiliser le vide comme défis et comme forme littéraire.

Au niveau international, elle avait percé avec Eros the Bittersweet, publié en 1986, dans lequel elle met au centre l’éros, à partir de la poésie grecque ancienne, pour conclure : « Eros est une affaire de frontière ». Dans Autobiography of Red (1998), elle se sert d’un fragment du poète grec Stésichore pour dépeindre un adolescent, roux, ailé et homosexuel vivant dans le monde contemporain. Dans Men in the Off Hours (2000), elle fait cohabiter des époques et les voix de Thucydide et Virginia Woolf. Avec Nox, publié en 2010, livre conçu comme un fragment et doté aussi de matériaux visuels, elle fait le deuil de son frère Michael, qui avait mystérieusement disparu avant de mourir au Danemark, en 2000.

« La beauté convainc »

Née le 21 juin 1950 à Toronto, Anne est le deuxième et dernier enfant de Margaret et Robert Carson. Sa mère est femme au foyer. Le travail de son père, banquier, oblige la famille à déménager souvent, de Stoney Creek à Port Hope en passant par Timmins…, toutes de petites villes de l’Ontario, province située au centre-est du Canada, en bordure des Grands Lacs. Comme Carson veille tout particulièrement à préserver sa vie privée, les informations biographiques se font plutôt rares, même si son père, victime de la maladie d’Alzheimer, est présent dans plusieurs de ses livres. Le premier mariage de Carson s’est terminé par un divorce. Elle n’a pas eu d’enfants, mais s’est marié plus tard avec son collaborateur artistique, Robert Currie, artiste visuel et designer britannique. Ensemble, ils ont conçu des livres d’art et travaillé sur la mise en forme scénique de ses textes. Parfois, ils en ont même fait une « partition » spatiale, à l’instar d’un livre plié en accordéon, sur plusieurs mètres. Une façon de brouiller aussi la frontière entre poésie et arts visuels. Comme elle l’avoue dans The Beauty of the Husband (2001), pour elle, l’importance se situe ailleurs : « La beauté convainc ».

L’écrivaine et poétesse ne se considère pas comme politiquement engagée, mais ses œuvres abordent régulièrement des thèmes comme la pauvreté, la violence, l’enferment, la guerre… Carson est restée longtemps à distance du féminisme, tout en considérant le mouvement #MeToo comme très important et en refusant de se laisser enfermer dans l’identité d’une « femme écrivaine ». Sans surprise, elle se montre toujours alerte par rapport aux questions du genre, très présentes dans ses écrits.

« J’y réfléchis encore »

Anne Carson s’inscrit dans l’histoire du prix Nobel de littérature en tant que 19e femme (sur 123 lauréats) à recevoir le prix. Depuis plusieurs années, l’Académie suédoise se voit obligée d’affirmer qu’elle ne regarde que la qualité des œuvres et non pas l’origine ou le genre des candidats. Mais force est de constater que depuis qu’un scandale #MeToo avait aussi ébranlé en 2018 la vénérable institution suédoise, un(e) lauréat(e) sur deux est une femme. En revanche, avec la Canadienne anglophone Anne Carson, les critiques par rapport aux choix centrés sur des auteurs occidentaux prendront certainement encore plus d’ampleur. A l’image, par exemple, du continent africain, qui compte, jusqu’ici, seulement cinq lauréats. Sans oublier que très peu d’œuvres en langues asiatiques ou moyen-orientales ont été consacrées.

Quant à Anne Carson, elle a récemment appris d’être atteinte de la maladie de Parkinson, mais elle continue à écrire, aussi en Islande, dont elle détient la nationalité et où elle passe une grande partie de l’année. Donc, même le prix Nobel de littérature ne sera pas une fin pour elle. Quand on lui a demandé, lors d’une interview en 2020, à définir la poésie, elle a répondu : « I’m still thinking about it. » « J’y réfléchis encore ».

Source : Rfi